Journal de bord du Master en ETP de l’UPMC

Déjà une année qui se termine, le temps a passé si vite, voilà que déjà la promotion du Master 1 va passer en Master 2 et nous allons y accueillir des candidats ayant obtenu des Master 1 dans les domaines de la santé, des politiques sanitaires ou issus des autres Master 1 santé de notre université. Nous allons passer d’un groupe de 18 à un groupe de 25 personnes en M2. C’est toujours émouvant de recevoir des lettres de candidatures qui sont en fait des récits de vie, des descriptions professionnelles et de  penser comment nous allons accueillir telle ou telle personne. Le groupe M1 est déjà constitué avec une forte dynamique et il  se prépare à l’accueil de 7 nouvelles personnes. Notre communauté d’apprentissage va s’agrandir. Comme notre master s’inscrit dans une offre de 5 autres master santé, sur le campus, nous sommes en train avec les collègues de voir comment mutualiser nos parcours. Les étudiants pourront eux aussi aller suivre à la carte certains enseignements dispensés dans les autres parcours (handicap, gérontologie, ingénierie médicale, didactique professionnelle, réadaptation).

En éducation thérapeutique en M1 à la  rentrée nous allons recevoir 25 nouveaux étudiants. Nous avons réussi à maintenir un tarif à 450 euros pour les soignants qui ne peuvent pas bénéficier d’une prise en charge par la formation continue et ce dans nos 5 masters. Il va nous falloir maintenir un équilibre et aussi travailler sur une pluralité de situations (inscriptions individuelles au titre de la formation initiale, inscriptions au titre de la formation continue, bourses à trouver pour les étudiants patients etc).

En mettant les regroupements sur les mêmes semaines, nous sommes en train d’imaginer des rencontres lors des déjeuners, des débats en commun  avec des invités, des passerelles, des séances de formation collaborative, des séances d’auto-formation, un choix à la carte en termes de curriculum, des choix de pédagogie différenciée.

Cette année a été un vrai bonheur pour moi au sens où chaque année je me risque un peu plus dans le projet pédagogique qui me tient à cœur et que je mets en place par étapes. On oublie souvent qu’un pédagogue c’est aussi un preneur de risques. On n’a pas la vie des gens dans notre main mais avoir la responsabilité  de la réussite d’une formation, de l’organisation d’un dispositif d’apprentissages n’est pas simple. Je suis replongée depuis quelques mois dans les approches émergentes dans les théories de l’apprentissage et de la formation des adultes. Il y a de nouveaux auteurs et les écrits des suédois et norvégiens sont absolument passionnants et encore peu connus en France.

Nous avons organisé lors du dernier regroupement des réunions d’autoévaluation individualisée afin de mieux recentrer le programme  général et aussi de préparer la rentrée prochaine. La demande qui remonte le plus c’est une demande d’apprendre à apprendre à lire et comprendre les grands textes de référence en sciences humaines et sociales concernant l’éducation . La rédaction du journal de bord d’étudiant apprenti a été importante pour certains étudiants de M1 cette année. Le  mois dernier, « le magazine de la santé » de France 5 est venu dans le Master.Toute la promotion était plus ou moins tendue (moi aussi) car il nous fallait soudain témoigner de ce que nous avions vécu, de nos implications, de nos engagements, de nos choix pédagogiques et ceci notamment en ce qui concerne l’inclusion d’étudiants patients qui ont été longuement interviewés ce jour-là sous la forme de regards croisés sur une formation où soignants et patients étudient ensemble. Pour couper court à toute attaque, les patients de cette année n’ont pas eu besoin d’une validation de leur acquis car ils avaient un niveau universitaire leur permettant de toute façon d’entrer en Master. Je précise cela car bien entendu je suis en train de travailler sur des équivalences et un référentiel des acquis de l’expérience des malades avec une équipe de chercheurs.Heureusement les open university, l’université de Montréal et bien d’autres dans le monde développent des programmes qui relèvent des mêmes orientations.

Par ailleurs, les textes officiels portant sur l’éducation et la formation tout au long de la vie en ajoutant au texte de loi sur la validation des acquis professionnels (VAP 1985) le texte de loi sur la validation des acquis de l’expérience (VAE) sont très clairs et vont  dans mon sens ainsi que d’autres pays du monde …. Néanmoins, il faut se battre dès qu’on touche à un projet de diplômation en direction de personnes qui ont des savoirs acquis par l’expérience que  les référentiels habituels ne décrivent pas . Ce n’est pas une raison pour leur dénier toute qualification tout autant que le droit de reprendre des études dans des filières qui pourrait leur en donner une comme les filières santé et éducation!

Paris le 26 avril 2011

Acquis , non acquis, l’ ETP ce n’est pas cocher des grilles !

La période de l’évaluation des programmes en éducation thérapeutique est arrivée en même temps que les premiers lilas fleuris. Chacun est prié de s’agiter et de trouver une grille d’évaluation correspondant aux attentes … Mais à propos on parle des  attentes de qui ? Les patients ont –ils un examen de fin d’études à passer ? Doit-on les préparer à entrer dans le cycle supérieur ? Doit-on délivrer un quelconque certificat d’aptitudes ?

Si tel était le cas, on aurait bien entendu des référentiels de compétences à se mettre sous la dent ou les yeux qui iraient au delà des compétences d’auto soin ou d’adaptation psychosociales ….Mais là non il faut se débrouiller avec des recommandations officielles qui manient avec brio une certaine ingénierie ou plutôt une certaine vision d’ingénierie de la formation des adultes, celles qui essaient de rabattre les compétences du côté des savoirs faire et des procédures observables en segmentant les savoirs sachant que ceux qui comptent en dernier recours pour l’évaluation sont les savoirs enseignés ou enseignables au risque de 3000 torsions . pour ne prendre que l’exemple de améliorer sa confiance en soi, il fautau moins 100 torsions pour parvenir à l’intégrer dans un atelier d’éducation de 2 heures . Le problème est qu’avec une approche par délégation ou transfert  de compétences, il y a des savoirs de base, des savoirs essentiels, des savoirs de survie, des savoirs d’expérience qui passent à la trappe parce que ceux qui sont chargés de les transmettre ne les possèdent pas tout simplement ! En effet que penser d’un rendu de résultats d’actions d’éducation où à la fin de 5 ateliers, on remplirait des cases qui ressembleraient à  cela :

E, 43 ans, transplantée rénale, lupus, venant de faire un infarctus sait vivre avec une épée de damoclès au dessus de la tête. I. 40 ans ex-usager de drogue , infecté par le VIH ,à qui on vient d’apprendre son cancer se sent mieux car il peut enfin expliquer à ses voisines à Toulouse pourquoi il y a une ambulance qui vient le chercher tous les jours pour ses soins . R , 34 ans diabétique  s’est ennnuyée pendant la première séance d’éducation car sa voisine de groupe avait 73 ans et son voisin était un instituteur militant qui savait tout sur tout  . R voulait juste savoir quand c’était le mieux pour elle de  faire un enfant , si on allait changer son traitement et si elle pourrait continuer son métier d’avocate pendant la grossesse. Tous sont arrivés avec un diagnostic éducatif bien détaillé mais la rencontre entre eux a modifié la dynamique des ateliers prévus et pourtant tous ont acquis quelque chose qui ne se mesure pas ou qui ne répond pas ou ne se limite pas aux grilles acquis- non acquis- en cours d’acquisition –

R a appris qu’elle n’était pas seule, que le diabète des autres ce nétait pas le sien . Le fait d’entendre quelqu’un qui a la même chose qu’elle alors qu’elle ne peut pas en parler au travail sous peine de ne pas se voir proposer une place d’associée lui a permis de se libérer un peu du secret. E. savait déjà vivre avec une épée de damoclès au dessus de la tête et les ateliers d’éducation lui servent à mesurer et mettre en perpectives son savoir acquis . «   Entendre les autres dans les ateliers ne m’apprend rien sur la maladie mais beaucoup sur les diffétrentes manières de réagir à la maladie, donc je peux dire que je progresse oui et que je me renforce en me disant ; tiens cela tu devrais y penser »

I n’apprend pas grand chose non plus dans les ateliers mais c’est important pour lui de sortir du petit appartement qu’il est en train de perdre parce que sa femme n’a pas supporté une maladie de plus  . S à 73 ans apprend plein de choses sur le diabète et la cuisine comme elle dit et elle aime se sentir entourée de gens comme ce jeune instituteur qui pourrait peut-être lui apprendre à utiliser la nouvelle télécommande de la boite à TNT.

Ces patients ont tous en commun par rapport à l’éducation de désirer échapper ou s’émanciper de leur destin biologique programmé. Alors qu’on mette à côté de leurs noms des cases qui listent une série de compétences d’auto-soin et psychosociales cochées sous trois formes: « acquis, non acquis en cours d’acquisition » ne fait pas sens pour eux mais pour les évaluateurs agréés peut-être !