La première résilience c’est l’invention d’un nouvel ordre physiologique qui se déploie en nous quand on est malade…

Je continue mon travail de relecture et de commentaires de mon livre, je le porte, je le présente, je vais à la rencontre de mon public, je réponds à toutes les demandes d’interview et je trouve cela très intéressant. Je suis vraiment heureuse de l’accueil qui a été fait à cet ouvrage et j’ai vraiment beaucoup de chance d’avoir un lectorat aussi bienveillant… C’est extraordinaire et en même temps je suis toujours sur le qui-vive car écrire c’est prendre des risques d’avoir dit des bêtises, de s’être mal exprimé, de ne pas avoir assez exploré son sujet. J’ai lu le week-end dernier le livre de Marguerite Duras «  Ecrire » dans lequel elle décrit son ressenti, j’ai trouvé cela passionnant, il y a longtemps que je l’avais lu et je l’avais oublié. Du coup depuis quelques jours, je repense à mon journal, aux différents récits de vie que j’ai rédigés, à mes carnets de route, vais-je enfin en faire quelque chose ? A quoi cela pourrait servir et à qui cela pourrait apporter quelque chose ? J’ai trois écritures, une écriture personnelle auto-réflexive, une écriture académique, une écriture professionnelle, comment pourrais-je lier les trois ?

Extraits de: l’éducation thérapeutique, la maladie comme occasion d’apprentissage, de boeck

« Faire l’expérience de la maladie provoque une série d’interrogations qui portent sur sa propre vie, sur la vie en général et sur le monde. On ne peut pas s’émanciper du fait que nous ne pouvons pas assurer notre pérennité biologique. Ce n’est pas la maladie qui fait que le sujet se développe c’est le fait que l’être humain est en perpétuel développement et que donc à l’occasion de la maladie, il utilise des outils et mobilise des ressources parce qu’il est confronté à un nouvel ordre physiologique qui l’oblige à inventer une nouvelle allure de vie autant au niveau physiologique, que psychologique et social.

En ce sens la maladie est l’occasion d’un redéploiement du sujet qui se trouve transformé par l’expérience qu’il vit et qu’il transforme à son tour. L’être humain forme une totalité comprenant des dimensions affectives, physiologiques, et il est aussi un acteur social. À ce titre, on observe une multi-appartenance de l’activité des sujets engagés dans plusieurs mondes à la fois, sachant que le monde physiologique et ce qui s’y passe méritent qu’on s’y arrête, ce qui est rarement fait dans l’analyse des activités humaines. En effet, les êtres vivants à la différence des objets n’occupent pas seulement une place dans l’espace et dans le temps, ils y sont exposés et ont la capacité de modifier leur position dans l’espace. Ce faisant, ils disposent d’une positionnalité leur permettant de poser une limite entre leur organisme et le milieu, sachant que cette limite fluctue en permanence à des fins d’auto-conservation de soi. L’être humain a pour particularité de coupler la vie et l’existence et il a la capacité de s’excentrer des limites établies entre son organisme et son milieu puisqu’il peut les penser. » ( p.90)

Commentaires, Paris lever du jour, 26 mars 2015

Ce passage est le résultat d’une réflexion que je mène sur le fait que dans notre société, nous abordons peu de fait notre existence sous ses formes physiologiques. Notre vie sociale est calée sur la bipolarité du normal et du pathologique et par conséquent toute personne malade se voit disqualifiée comme s’il n’y avait pas place pour d’autres ordres physiologiques que celui qui est associé au fonctionnement normal d’un corps normé, pensé par justement on ne le sait plus trop. Il y a longtemps que les sciences médicales nous ont appris que la frontière entre le normal et le pathologique n’était plus une catégorie opérante en médecine. En fait nous vivons et surtout la vie sociale est organisée autour d’un ordre physiologique dominant issu d’une méconnaissance de la médecine. Être malade, c’est apprendre à se débrouiller comme on peut avec un type d’ordre physiologique qui est le résultat d’une réorganisation partielle ou totale de nos fonctions physiologiques en cas d’apparition de fonctionnements inédits appelés symptômes et maladie. La première résilience c’est réussir à se tirer d’affaire quand on est malade et trouver de nouvelles allures de vie qui correspondent à un nouvel ordre physiologique. Souvent il faut bricoler, chercher, faire des essais pour trouver le rythme physiologique optimal pour pouvoir fonctionner et trouver du plaisir à voir que l’on peut fonctionner au niveau corporel et physiologique différemment, sachant que d’emblée nos corps, nos viscères, nos organes, nos muscles conduisent un travail d’ajustement permanent sans nous demander notre avis ou recueillir notre opinion. C’est la sensibilité de notre corps qui nous apprend comment se tourner ou se retourner dans son lit pour éviter la douleur sans aucune médiation du savoir à tel point que cette sensibilité peut être sans mémoire. Quel malade n’a pas entendu son entourage lui dire : Mais pourquoi tu as fait cela, tu sais bien que cela te fait mal quand tu te tournes sur le côté ? Remarque sympathique du point de vue de notre entourage, mais c’est oublier que la sensibilité corporelle en situation n’est pas de l’ordre d’un savoir, elle relève du monde sensible, dont notre corps a besoin pour assurer ses fonctions corporelles. Elle ne se mémorise pas forcément et heureusement, car sinon le malade qui a eu mal une fois voire pendant plusieurs jours ne bougerait plus du tout.

A suivre…

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